INTERVIEW : Manon Viguier, sa carrière transatlantique, de Bordeaux à Miami.
- vgirard33

- 14 sept. 2020
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 oct. 2020
Le 29 mai dernier, Manon Viguier, jeune nageuse talentueuse, multiple championne de France annonce l’arrêt de sa carrière. Près de 3 mois plus tard, elle accepte d’expliquer les raisons de cette décision et de revenir sur les moments marquants de sa jeune carrière.

Manon au championnat du monde universitaire 2017 à Taïwan.
EN BREF
Née le 30 juin 1998.
Spécialité : 200m Nage Libre
Club :
Girondins de Bordeaux Natation (2002-2015)
Olympic Nice Natation (2015-2016)
Miami Hurricanes/Girondins de Bordeaux Natation (2016-2020)
9 titres de championne de France (100m NL, 200m NL, relais 4x50m NL) (jeune et sénior)
2 sélections en Equipe de France junior pour les championnats d’Europe Junior
1 sélection en Equipe de France pour les championnats du monde universitaire.
INTERVIEW
Bonjour Manon, Comment vas-tu ?
Bonjour, très bien merci et toi ?
Tu as commencé la natation à 4 ans, aux Girondins de Bordeaux Natation, quel est ton premier souvenir ?
A 4 ans, ma mère a voulu m’inscrire dans un club de natation à Bordeaux mais aucun ne voulait me prendre, ils estimaient que j’étais trop jeune. Elle a donc décidé d’envoyer un mail à la Fédération Française de Natation pour se plaindre. Suite à ça, Jean Boiteux (champion olympique du 400m NL en 1952), président des Girondins de Bordeaux a appelé ma mère pour lui dire que je pouvais venir faire un essai à la piscine Tissot. J’y suis allée, ils m’ont mis avec des enfants de 6 ans et ils se sont rendu compte que je nageais aussi bien qu’eux. Depuis ce jour, j’étais devenue son chouchou. (Rires)

Manon, 5 ans, entourée de Laure Manaudou et Jean Boiteux, 2 champions olympiques français.
Quand on est petit, on déborde d’imagination, est ce que toi tu avais un rêve lié à la natation ?
Oui j’en avais pleins, depuis toute petite, j’ai toujours voulu devenir championne olympique.
A tes débuts, comment perçois-tu la natation ?
C’était plutôt du loisir, même si le nombre d’entrainement a augmenté au cours des années, c’est vraiment à partir du collège que j’ai perçu la natation différemment.
En 2009, tu as 12 ans, tu rentres en section sportive natation au collège du Grand Parc à Bordeaux, quelle a été ton évolution jusqu’à la 3ème ?
De la 6ème à la 4ème, je ne me rendais pas vraiment compte de mon niveau car je ne faisais que les compétitions régionales, je gagnais, mais le niveau en Aquitaine n’était pas très élevé. En 3ème, j’ai eu un nouvel entraineur, Bruno Ré, qui m’a fait faire des compétitions nationales. J’ai été championne de France du 100m et 200m NL minimes. Ça a été un déclic pour moi, j’ai commencé à réaliser que j’avais le potentiel de faire de belles choses. J’avais envie de m’investir pleinement dans la natation.

Manon et son entraîneur, Bruno Ré, heureux après ses titres
de championne de France minimes sur 100m et 200m
Nage Libre en 2013.
Tu es de nouveau championne de France en 2014 sur les mêmes distances, tu as alors 16 ans, est ce que déjà ton quotidien est adapté au haut niveau ? (Alimentation, récupération…)
Oui forcément. En ce qui concerne l’alimentation on n’est pas trop surveillé, il faut juste garder un poids de forme pour rester performant et manger de manière équilibrée pour que le corps puisse récupérer au mieux. Côté sportif, j’avais 9 entrainements par semaine de natation auxquels s’ajoute de la musculation et du renforcement musculaire, ça demande vraiment beaucoup de temps et d’énergie.
En septembre 2015, tu quittes Bordeaux pour rejoindre le Pôle France de Natation à Nice, pourquoi ce changement ?
C’est moi qui ai fait la démarche de rejoindre le Club de l’Olympic Nice Natation. Le problème c’est que les Girondins de Bordeaux Natation n’est pas un club de haut niveau. Je ne pouvais pas faire autant de compétitions que je voulais, et je me disais aussi que si je voulais progresser de la meilleure des manières, il fallait que je m’entraine avec des nageurs aussi, voire plus performants que moi, ce qui n’était pas le cas à Bordeaux.
Fabrice Pellerin, entraineur de Camille Muffat, Yannick Agnel, Charlotte Bonnet… ça fait rêver ?
Oui ça fait rêver. Mais mon souhait premier n’était pas de partir car j’étais très attaché à mon entraineur, Bruno Ré, et au club des Girondins de bordeaux. En fait, ça été une décision commune, j’ai discuté avec eux et ils m’ont dit que si je voulais progresser, il fallait que j’intègre une plus grosse structure.
En arrivant à Nice, c’est une nouvelle vie qui t’attend, comment as-tu vécu cette année ?
Ça a été une année très difficile pour moi. Je me suis retrouvée avec des filles bien meilleures que moi, elles étaient championnes de France dans mes spécialités et s’entrainaient pour les JO de Rio. Les entrainements étaient très stressants, je n’avais pas l’habitude. A Bordeaux nous étions seulement 4 nageurs dans le groupe et on avait notre entraîneur. C’était aussi l’année du bac, je suis arrivée dans un lycée ou j’étais la seule sportive de haut niveau. En début d’année, les professeurs ne se rendaient pas compte de mon niveau d’implication dans la natation. Finalement, ils m’ont aidé à rattraper les cours pendant les vacances. C’est ce qui m’a permis d’avoir mon bac, avec mention bien en plus. (Rires)
« Ils m’ont tous dit qu’il fallait faire un choix, les études ou la natation. Faire les deux en France était impossible. »
Ton aventure à Nice ne dure qu’une année puisque tu pars pour Miami en septembre 2016, tu y réalises pourtant de très belles performances, quelles sont les raisons de ton départ ?
Mon départ n’est pas lié à mes performances mais à mes études. Après le bac, je souhaitais continuer mes études car la natation est un sport, où malheureusement il est très difficile de gagner sa vie. J’ai rencontré plusieurs écoles, j’en ai parlé à mon entraineur de Nice et ils m’ont tous dit qu’il fallait faire un choix, les études ou la natation. Faire les deux en France étaient impossible. On m’a alors parlé des États-Unis et du fait que là-bas, nager à haut niveau et faire des études post-bac était quelque chose de faisable. C’est pour ça que je suis partie.
Tu es reçue à l’Université de Miami pour 4 années, tu y effectues un Bachelor of Science in public relations, communication, tout en continuant à nager à haut niveau au sein de la structure. Comment es-tu arrivée ici ? As-tu postulé ?
Oui et non. En fait ce que j’ai fait, c’est que je suis passée par une agence qui recrute des sportifs. Ils nous constituent un CV sportif et scolaire, et ils l’envoient à différentes universités aux États-Unis. Si les universités sont intéressées, elles te répondent et te font des propositions de bourses. J’ai eu des propositions de plusieurs universités mais celle de Miami me paressait la plus adaptée à ce que je souhaitais faire.
Nous avons parlé de changements lorsque tu as quitté Bordeaux pour Nice, j’imagine que là c’est tout autre chose, une nouvelle langue, une nouvelle culture…
Oui. Lorsque je suis arrivée, j’étais toute seule, je ne connaissais personne, dans une grande ville comme Miami, ce n’était pas facile. Je parlais déjà bien anglais, mais suivre tous les cours dans cette langue c’était un peu compliqué. (Rires)
« Aux États-Unis, du moins à l’université, la natation n’est pas un sport individuel mais collectif […] Ca change tout »
Comment sont tes relations avec les autres nageurs à Miami, est-ce différent de ce que tu as vécu en France ?
Oui, c’était très différent. Il faut savoir qu’aux États-Unis, du moins à l’université, la natation n’est pas un sport individuel mais collectif. Dans les compétitions interuniversitaires, suivant la position à laquelle tu arrives, tu rapportes des points à ton équipe. A la fin, il y a un classement qui est défini suite à l’addition de ces points. Ça change tout. On se motivait, on était très solidaire entre nageuse et on s’entendait toutes bien. Alors qu’en France par exemple ce n’était pas pareil. Le sport est individuel, les autres nageuses sont tes concurrentes directes et à l’entrainement ça se voyait.

Séance photo pour les nageuses de l’Université de Miami.
Tu nages à Miami, pourtant tu te licencies de nouveau aux Girondins de Bordeaux Natation…
Oui, pour faire des compétitions en France, la fédération exige que tu sois licencié dans un club français. Étant donné que le club des Girondins est celui de mon cœur, je me suis naturellement licenciée de nouveau à Bordeaux.
Comment se déroule ta carrière sportive outre-Atlantique ?
La première année se passe très bien. Je cartonne, je réalise mes meilleurs temps et je suis même sélectionnée en équipe de France à plusieurs reprises. Après, c’est devenu plus compliqué. Je me suis blessée à l’épaule, puis au genou la seconde année. Je n’ai pas pu nager pendant 1 an. J’ai subi 2 injections à l’épaule, j’ai fait beaucoup de soins, de kiné et de musculation pour garder une certaine forme physique. Durant mes deux dernières années, mes douleurs récurrentes à l’épaule me permettaient de nager seulement pour les compétitions. Ce n’était pas évident. Je ne rentrais plus en France pour y effectuer les championnats nationaux, sans entrainement je savais que ce serait difficile de rivaliser avec les autres nageuses. Malgré tout, mon entraineur et moi étions contents, car j’égalais mes performances lors des compétitions universitaires sans même m’entrainer.
Tu effectues 4 années à Miami, de 2016 à 2020, que retiens-tu de cette expérience ?
C’était une expérience formidable, j’ai vécu 4 belles années. Que ce soit au niveau académique où j’ai été diplômé d’un Bachelor of Science in public relations, communication, sportivement, où j’ai amélioré tous mes temps et ceux malgré mes blessures. Même humainement, j’ai rencontré des personnes venant du monde entier, qui font partie aujourd’hui, de mes meilleurs amis.

Manon, sous les couleurs des Miami Hurricane.
« Au final, ils m’ont dit que le seul moyen de ne plus avoir mal était d’arrêter de nager. »
Le 29 mai dernier, tu annonces sur les réseaux sociaux la fin de ta carrière sportive, alors que tu n’as que 22 ans. Qu’est ce qui t’as poussé à prendre cette décision ?
Ma blessure à l’épaule. Ça faisait déjà plus de 2 ans que je continuais à nager tout en étant blessée. La douleur était telle que je ne prenais plus aucun plaisir dans l’eau. J’ai lutté mais là ce n’était plus possible. Je suis allée voir de nombreux médecins, en France, aux États-Unis, j’ai fait des injections, de la kiné… mais personne ne savait ce que j’avais réellement. Au final, ils m’ont dit que le seul moyen de ne plus avoir mal était d’arrêter de nager. J’ai réfléchi longuement et je me suis dit que ça ne valait pas le coup de continuer à souffrir pour un sport qui n’est pas professionnel. En plus de cette blessure, il se trouve que j’arrivais à la fin de mon cursus universitaire à Miami. Il aurait donc fallu que je trouve un club pour m’entrainer. Sachant que je voulais continuer mes études, ça n’aurait pas été possible de faire les deux.
Les JO, c’était un rêve, qui ne s’est pas réalisé… As-tu des regrets dans ta carrière ?
Sportivement non. Je suis fière de ce que j’ai fait. Les JO ça ne s’est pas fait c’est vrai, mais je pense que c’est en parti dû à ma blessure et au COVID-19. De base, moi je voulais y aller pour les relais. Et il faut savoir que pour les relais au JO, si les minima sont réalisés par les nageurs, ils sélectionnent les 4 meilleures dans chaque spécialité. Il y a 2 ans, avant que je me blesse, j’avais fini 4ème au championnat de France sur le 200m NL donc ça aurait pu être réalisable.
Si tu devais retenir un moment dans ta carrière sportive, lequel ce serait ?
Je pense que ce serait mon premier titre de championne de France, en 2013, sur le 200m.
C’est ma course favorite. Et puis mes parents et mon coach étaient présents, ils étaient très fiers de moi.
En faisant le bilan de toutes ces années, y-a-t-il des personnes que tu souhaiterais remercier ?
Mes parents. Ils m’ont toujours soutenu, vraiment, ce sont mes fans numéro un, ils ont toujours été là pour moi. Ensuite, il y a mes coachs, qui m’ont entrainé depuis petite : Claude Jambet, Bruno Ré et Andy Kershaw.
Après 17 années passées dans les bassins, tu mets fin à ton histoire avec la natation. J'imagine que la vie doit être différente pour toi à présent. Comment envisages-tu ton après carrière ?
Oui la vie est très différente depuis que j’ai arrêté de nager. Je me retrouve avec beaucoup plus de temps libre. (Rires) L’arrêt du sport à haut niveau peut parfois être compliqué chez certains sportifs et c’est pour cela que je tenais absolument à trouver un nouveau projet fort. J’ai donc décidé de continuer mes études et j’ai postulé à plusieurs Masters dont celui de l’Essec Business School en Master spécialisé Management, Marketing et Digital (bac +6). J’ai été admise malgré une sélection draconienne. Je me concentre maintenant sur mon projet professionnel.
Dernière question. Le dopage est au cœur de l’actualité dans la natation, avec le nageur chinois Sun Yang, suspendu 8 ans. Qu’en penses-tu ? As-tu déjà été confrontée à des propositions de produits illégaux ?
Non moi jamais. Mais la première fois que j’ai eu la suspicion que des athlètes qui étaient dopés, c’était au championnat d’Europe Junior. On en parlait entre athlètes français et on avait des doutes à propos d'une nation. Ça se voyait à leurs performances, ils étaient juniors et réalisaient des performances de séniors. Dans le bassin, ils étaient bien loin de toutes les autres nations.
Manon, merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et encore félicitations pour ta carrière.
Avec plaisir, merci à toi.



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